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« Enfin ! »

Voilà un peu mon cri du cœur au moment où j'ai fini de dévorer la tracklist de Our Own Democracy de Cancel The Apocalypse.

« Enfin une poignée d’audacieux au milieu d’une myriade de timides imitateurs ! »

Il faut dire que croiser le metal et son versant hardcore en particulier avec une instrumentation classique et strictement unplugged, il faut oser le faire, et c’est le genre de pari où l’on est toujours à deux doigts du ratage. Il ne s'agit évidemment pas de la première tentative connue de faire du « metal acoustique », le seul exemple qui me revient étant Amity in Fame, qui me semble bien loin d'avoir trouvé la bonne formule.
Alors comment savoir, avant d’avoir le résultat final, si le chant saturé et les instruments acoustiques formeront un ensemble crédible ? Comment savoir s’ils s’équilibreront ? Comment être sûr, en somme, que l’alchimie opère ? Ce pari, pourtant, ce groupe français composé de musiciens de la scène hardcore toulousaine et de la scène classique bordelaise a décidé de le tenter à travers ce premier album, un ovni intrigant dans lequel j’ai pris plaisir à me plonger.

D'un côté, on y trouve au chant, tantôt profond et suave, tantôt écorché et corrosif, Mathieu Miegeville bien connu de la scène metal/hardcore pour des projets tels que Psykup, My Own Private Alaska, mais aussi Agora Fidelio dans un registre plus soft ; puis à la batterie, Jérémy Cazorla (Shake Us) pour le studio ainsi que Hélios Mickael (Meredith Hunter) pour le live. De l'autre, c'est la guitare classique d'Arnaud Barat et le violoncelle d'Audrey Paquet qui l'habillent aussi bien de mélodies profondes et languissantes que de riffs caustiques et véhéments.

Ce « magma en fusion déconcertant », ainsi que les artistes le décrivent eux-mêmes, agit comme une remise à zéro des compteurs après le déluge, après le « chaos » qui aurait frappé l’humanité et face auquel elle aurait survécu « avec ses rêves de démocratie, et les cicatrices qu’ils ont engendré ».

Cancel The Apocalypse

Our Own Democracy s’ouvre sur Athens, morceau-programme de l’album tant du point de vue musical que thématique, car le titre nous rappelle les premières heures connues de la démocratie dans l’Histoire. Une intro acoustique paisible à la guitare, sur laquelle se pose la voix grave et doucereuse de Matthieu Miegeville avec quelques accents de violoncelle, nous suggère que quelque chose d’important est en marche : « We can change the time and count to three / We can understand what we fight for… », avant que ne démarre un riff plus nerveux et agressif où apparaît aussitôt le chant saturé, dans une gradation progressive jusqu’au climax où retentit l’anaphore « We can create our own democracy ».

Le morceau-titre qui succède à ce préambule mêle avec brio accords arpégés à la guitare, modulations élégiaques au violoncelle, face à un chant littéralement hurlé qui surgit dans cet environnement musical paisible comme pour en souligner l'illusion. On déboule alors sur un riff aussi lourd et puissant qu’irrégulier, alternant entre 11/8 et 5/4, avec une mention spéciale pour la montée unitonique qui accentue le malaise et le sentiment de fatalité tragique. Tout au long du morceau, le jeu entre majeur et mineur rend l’atmosphère plus inquiétante encore, avantque la guitare s'élance dans un galop de strum, accompagné de chœurs prophétiques et d’un violoncelle qui explore assez largement les possibilités que lui offre sa tessiture.

Candlelight revêt l’aspect d’une valse triste, d’une berceuse apocalyptique habitée par le deuil et le remord. La voix grave et éraillée de Matthieu Miegeville murmure tendrement les premiers mots de cette plainte à l’effigie d’une chandelle, seule source de lumière s’il en est dans ce monde obscur et dévasté, jusqu’à être rejointe à la batterie sur le refrain : « Burning me down / Burning me, my candlelight », interprété d’abord en chant clair, puis lors des reprises suivantes avec un scream mélodique du plus bel effet, exprimant toute la tourmente d'une intense déchirure intérieure.

A partir de Children, on n’arrive décidément plus à se laisser abuser par la tonalité mielleuse que l’on retrouvait déjà plus tôt dans certains passages : on devine d’emblée le drame qui se trame derrière ces airs de ballade folk et l’apparente sérénité qu’ils suggèrent. La voix en elle-même, certains intervalles, et cette curieuse phrase « we were just enemies » qui conclut chaque strophe, éveillent tout de suite le soupçon. Et en effet, à l’image de Cancel The Apocalypse auquel ce morceau ressemble beaucoup en termes de structure, nous sommes pris aussitôt par un riff binaire très percussif où la guitare en tension finit par éclater dans un strum effréné.

Petite accalmie instrumentale, A Bunch Of Roses With Thorns, nous laisse apprécier un piano aux sonorités rétro, en duo avec le violoncelle dans une douce aria aux accents baroques, véhiculant toujours cette impression de calme menaçant via des intervalles diminués qui font, métaphoriquement et littéralement, « sonner faux » ce tableau figé de paix illusoire.
On appréciera dans The Things That Can Never Be Done le registre medium de la voix claire, avec un effet de disto qu’on retrouvait déjà au début de Planes and bombs sur la voix saturée, avant de passer à une chanson en deux parties, Bad Boxer, litanie mélancolique où se mêlent les registres graves et aigus de la voix. Le tout finit par exploser dans la deuxième partie, dans un tourbillon teinté de riffs énergiques portés par la guitare et le violoncelle. Probablement l'un des passages les plus intenses de toute la tracklist, il martèle brutalement les mots "Willing To Die / 'Cos I know that you can't, you can't, you can't" avant de conclure sur un riff d'outro en reverse, qui suggère une sorte d'éternel recommencement.

Pour terminer, We Were Young nous transporte dans une toute autre énergie, de par un duo rythmé batterie-voix graveleuse aux allures un peu slamesques, qui crée d’emblée une tension dramatique à laquelle viennent se greffer le violoncelle et la guitare, désormais familiers. Pour être le morceau comportant le moins le scream sur cet album, il ne m’en paraît pas moins l’un des plus entraînants, il offre une belle conclusion en termes d’énergie avec cette vibe folk plus affirmée, mais aussi en termes de sens, puisqu’il explore l’idée d’une jeunesse perdue, pleine d’espoirs et d’idéaux finalement déçus, écho ironique et pessimiste à Athens où miroitait le rêve d’une démocratie nouvelle.

Cancel The Apocalypse
Vous l'aurez compris, cet album est à mon sens un "must listen to", non seulement pour la démarche artistique visant à réunir des musiciens issus de traditions très différentes, mais aussi pour sa réalisation qui en fait un petit joyau expérimental, à l'image d'un Corpo Mente avec lequel il n'est d'ailleurs pas sans partager quelques affinités stylistiques.

Pour le définir, je trouve le terme de "magma" qu'emploie le groupe lui-même bien choisi, car l'on ressent à l'écoute la recherche approfondie d'un son organique, peut-être en un sens "originel" par rapport aux guitares saturées et aux synthés dont nous avons l'habitude, un son qui se veut incisif sans pour autant verser dans la grandiloquence de ces derniers. En effet, dans Our Own Democracy, nous sommes catapultés dans le monde d'après la catastrophe, une société post-chaotique, post-apocalyptique peut-être déjà présente ou imminente ? , qui tente de survivre comme elle le peut et dont cette musique serait la "bande originale", c'est-à-dire le témoin. Autrement dit, nous sommes en présence d'une réflexion pessimiste sur l'après, qui se reflète aussi dans l'étiquette générique de "post metal", car le choix d'une esthétique qui refuse toute emphase pour mieux déconstruire les formes dont elle s'inspire est proprement postmoderne citons à titre d'exemple le violoncelle qui évoque moins le baroque flamboyant et victorieux des premiers temps qu'un ersatz décrépit et anachronique.

Avec ce ton grinçant, Cancel The Apocalypse dépeint la destinée tragique d'une humanité blessée, s'accrochant à ses rêves boiteux pour survivre, et c'est pourquoi il s'agit, au-delà d'un plaisir pour les oreilles, d'une oeuvre éminemment actuelle. 


Tracklist de Our Own Democracy :

01. Athens    
02. Cancel The Apocalypse    
03. Candlelight    
04. Planes And Bombs    
05. Children    
06. A Bunch Of Roses With Thorns    
07. The Things That Can Never Be Done    
08. Bad Boxer (part. 1)    
09. Bad Boxer (part. 2)    
10. We Were Young