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Saez et le sexe | Cosmo [†] Orbüs

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Damien Saez, vieux et fou

Damien Saez : vieux et fou.

« Je n’ai peur de personne,
Je peux mourir demain,
Allez vas-y plus fort,
A faire pleurer mes reins ! »
Elle était profonde

Le rockeur mélancolique est à notre époque ce que le poète maudit était au XIXe siècle. Comme ses glorieux prédécesseurs, il utilise la musique et les mots pour exprimer le mal-être de son époque, et porter les thématiques universelles que sont l’amour, la mort et la révolte face à un monde qu’il rejette. Si l’amour vrai est censé donner un sens à notre vie, la mort ne cesse de se rappeler à nous au quotidien.

Composante quasi indispensable de la vie, le sexe est l’un des sujets les plus forts de la poésie. Il est [presque] indispensable pour venir au monde, et la « petite mort » est souvent perçue comme une expérience de vie absolue, conjuguant présence physique et psychique face à l’autre, et don réciproque de soi. En langage commun, on dit aussi « baiser ».

Digne héritier baudelairien, le plus grand selon moi, Damien Saez a depuis longtemps fait du thème de la sexualité un des piliers de son oeuvre. Pourtant, les références a l’acte charnel y recouvrent des réalités très différentes, qu’il explore par le prisme de son propre parcours de vie.

Après un petit milliard d’écoutes de l’intégralité des chansons de Saez ; voici une interprétation personnelle du sujet.

La quête d’absolu

S’aimer sous le croissant de la Lune,
Et puis faire l’amour sur la dune

– S’en aller

Au commencement était l’idéal. Le jeune Saez a à peine vingt-deux ans lors de la sortie de son premier album et de son premier succès, Jeune et con. Déjà, la quête de l’amour est affirmée comme un accomplissement. Cette idée centrale de l’oeuvre saezienne reste depuis lors l’un des fils rouges les plus présents dans les textes du chanteur. De Jours étranges à Messina, l’amour véritable demeure un idéal poursuivi dans tous les albums, soumis aux aléas du temps mais toujours essentiel. Dans le dernier album Miami, l’idée de l’accomplissement par l’amour romantique semble pourtant bien mise à mal par la marchandisation et la misère sexuelle, et la nostalgie prendre le dessus sur l’espoir. Désabusé Saez ? Pour un incorrigible romantique de cette trempe, je ne pense pas tout à fait.

Le sexe est présent dans les textes de Saez dès le début, notamment comme la deuxième face -charnelle- de l’amour romantique. La passion amoureuse et charnelle permet alors de tutoyer un sentiment d’éternité et de favoriser une fuite. Fuite devant les horreurs et l’aliénation du monde, mais aussi fuite devant la condition humaine, et la finitude inexorable qui est la nôtre.

L’Amour fait la nique à la Mort, et J’veux qu’on baise sur ma tombe.

Fantasmes !

A l’arrière des back-rooms y’a des beautés divines,
Vous ne soupçonnez pas les pulsions qui m’animent

– Marie ou Marilyn

Sauf que voilà. Damien est un homme comme les autres : il est soumis à des pulsions et des fantasmes bien éloignés de l’amour à l’eau de rose. Ce thème ultra récurrent chez lui regroupe les jeux de séduction, le désir brûlant, les filles faciles et le fantasme de la nuit torride sans lendemain. Les textes de Saez développent très largement une certaine idée de vivre l’instant présent sans aucune préoccupation de l’avenir. Pour faire de « l’éphémère » une « éternité », il cède aux fantasmes et au désir incontrôlable, allumé un soir de beuverie par une danseuse torride après quelques verres litres d’alcool fort. Et vas-y qu’on se bourre la gueule, et vas-y qu’on baise comme des lapins !

Si le sexe est toujours vécu comme une fuite, elle n’a plus grand chose à voir avec celle d’un Roméo enlevant sa Juliette pour roucouler loin du monde, mais ressemble davantage à une fuite en avant addictive et irrémédiablement limitée dans le temps. Tôt ou tard le soleil finira par se lever, dissipant la fièvre nocturne et imposant un dur retour à la réalité.

Rappel de la domination des pulsions chez les hommes et apologie des orgies irresponsables ? Sans doute, mais aussi idée de se fondre dans la luxure comme pour jouir -au sens propre- d’une liberté quasi-mystique dans un monde dominé par la toute-puissance sécuritaire. Les nombreuses chansons de Saez sur le sujet me rappellent la célèbre phrase d’Oscar Wilde : « Le seul moyen de résister à la tentation, c’est d’y céder.« 

La misère sexuelle

Ça y est j’ai mis mon complet bleu,
J’ai préparé ma carte bleue,
J’ai rendez-vous avec les filles,
Aux yeux de computer qui brillent.

– Webcams de nos amours

C’est après avoir fait son deuil du sexe comme un don romantique ultime que Damien aborde le sujet sous ses angles les plus sombres. Car les fantasmes et soirées débridées, finissent inexorablement par lever le voile sur une misère sexuelle révélatrice de notre époque. L’analogie récurrente entre le sexe et la drogue est symptomatique de cette idée, spécialement dans la chanson Cigarette.

L’idée de misère sexuelle chez Saez est révélée pour la première fois dans Paris, et spécialement dans la cultissime chanson de rupture Putains vous m’aurez plus. Alors qu’il vient de se faire plaquer, Damien découvre que le don de soi corps et âme, ce fameux Graal à la recherche duquel il dédie sa vie, ne suffit pas. Et pour résumer, il le vit plutôt mal. « Que je meurs à l’instant si l’envie me reprend / De remettre ma tête dans la gueule du serpent / De me laisser encore crucifier le cœur / Pour un joli sourire au parfum de leur fleur !« 

On retrouve une variation de ce thème dans un titre parmi mes préférés. Je parle de Marguerite, chanson dédiée aux relations sexuelles dénuées de  sentiment. « C’est l’solidaire des travailleurs / Puis c’est la liberté du cœur / Quand on va pointer à sa porte / Sûr qu’on est tous un peu chômeurs. » Comme on pouvait s’y attendre avec un incorrigible sentimental comme l’ami Damien, il finit par tomber amoureux de celle qu’on appelle poétiquement son « plan-cul ». Une conclusion prévisible qui conforte l’idée que Saez est avant tout un romantique, et que les relations sans lendemain dont il rêve révèlent plutôt le malaise de celui qui n’a pas renoncé à rencontrer son âme-sœur. Il ressort de cette chanson, plus que toute autre, un sentiment mêlé de résignation, d’errance affective et une guitare belle a en chialer.

Le marchandage des putains

Allez envoie les chattes que je lâche les chiens,
Les stars de ciné, les putes, les mannequins,
J’aime les princesses qui n’ont peur de rien,
J’aime tenir en laisse les gens qui m’aiment bien !

– Le Roi

De Charles Baudelaire à Georges Brassens et Jacques Brel, la plupart des chanteurs et poètes francophones ont proclamé leur amour des filles de joie. A croire que l’étrange relation entre l’artiste en quête d’amour et la prostituée vendant son corps a quelque-chose d’inspirant. Pour Saez, ce thème récurrent établi un lien évident entre l’amour et la révolte face à la société marchande, et surgit indifféremment dans des chansons de l’une et l’autre thématique. Plus qu’une réelle apologie de la prostitution, il dénonce dans ses chansons l’ingérence des sociétés de contrôle dans l’intime.

D’ailleurs, le terme de « putain » recouvre chez Saez des réalités très différentes. Premièrement, il désigne les prostituées en tant que telles (Rottweiler). Ensuite, il insulte les filles faciles et arrivistes attirées par l’argent (Miami), et enfin il se venge celles qui lui ont brisé le cœur (Putains vous m’aurez plus). Dans ses mauvais jours, le « toutes des putes » n’est jamais loin.

On peut noter également qu’un lien est très souvent fait entre les figures de la prostituée et de la sainte ; une opposition entre deux extrêmes, où Saez se positionne clairement. Souvent par l’utilisation du prénom « Marie », il mêle les deux idées et rappelle ainsi le lien historique entre le sacré et la prostitution tout en envoyant un scud au passage sur les religions.

Enfin, le cybersexe est un thème hybride entre misère sexuelle (du client) et marchandage (de la prostituée). Ce atypique tranche avec les textes autobiographiques privilégiées par Damien jusqu’à ses derniers albums. Dans Webcams de nos amours, il évoque la dépendance au sexe en ligne, en dénonçant très justement la mystification de l’industrie pornographique qui vend du mensonge en le faisant passer pour la réalité. Ainsi, ce que le personnage de la chanson vit comme une relation privilégiée avec son amante virtuelle n’est autre qu’une activité marchande basée sur l’exploitation de l’être humain.

La paternité

Pour t’apprendre à vivre
Pour y voir l’infini
L’infinité des tristes
L’infinité qui vide
Infiniment
Non merci
Sans merci

– Pour y voir

On finirait par l’oublier, mais au départ le sexe a pour objectif de faire des enfants. Et si les liens entre père et fils ont parfois été abordés dans l’oeuvre de Saez, il se plaçait dans la position du fils, jusqu’à son dernier album et l’unique chanson Pour y voir. Signe d’une prise d’âge assurément, le jeune révolté est devenu adulte blasé, au premier abord pas très motivé à l’idée d’engendrer. « Pour te voir crucifié / Par la vie par le monde / Des défilés de filles / Pour y voir déchiré / Pour te voir devenir / Oui mort en devenir […] Non merci« .

Pourtant, la construction du morceau laisse planer un doute intéressant. Car après avoir asséné une liste de raisons de ne pas avoir d’enfant, le chanteur semble assouplir sa position. Et la violence du début laisse passer un petit rayon d’espoir. « Pour que tu me fasses croire / Que tout ça n’est pas vain / Qu’on est là pour s’marrer / Qu’on est là pour le bien / Pour que tu me fasses croire / Que tout ça n’est pas rien / Qu’on et là pour s’aimer / Et pour boire du bon vin […] Ouais merci. » Et si après le renoncement à l’idéal et les années d’errance, l’artiste était en train de franchir une nouvelle étape ?

De nombreux fans ont pu reprocher les changements de Saez avec les années. C’est vrai, le style s’est affirmé, le discours politique s’est durci et le beau jeune homme est devenu un titan usé et hirsute à l’apparence négligée. Le thème de la sexualité a quitté la sphère intime pour conquérir le champ de la dénonciation sociétale. L’idéalisme semble loin, et le discours désabusé.

Pourtant, l’oeuvre de Saez dans son ensemble ne m’a jamais paru aussi cohérente qu’aujourd’hui. Plutôt qu’un éternel adolescent, je préfère le mûrissement artistique d’un homme prenant à bras-le-corps l’évolution de sa propre vie. Et alors que les textes s’approfondissent et changent de cap, la musique gagne en maturité. Laissant les plus jeunes à leurs Nuits Fauves, Damien Saez trace sa propre route envers et contre tout. Menacé, mais libre.

-Saint Epondyle-