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Analekta || Beethoven: Trios avec piano, op. 1, nos 1 et 3

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Avant Beethoven, le trio pour piano était un genre relativement mineur qui avait d'abord pour but de fournir aux musiciens amateurs un répertoire pour leurs soirées musicales. Dans ces œuvres généralement en trois mouvements, souvent de belle tenue mais sans trop de difficultés techniques, le violon partageait les éléments mélodiques avec la main droite du pianiste, alors que le violoncelle se limitait en général à renforcer l'accompagnement de la main gauche pour palier aux faiblesses du registre grave des pianos de l'époque.

Les quelque trente trios pour piano de Haydn sont essentiellement de cette eau, le compositeur ayant toujours eu à l'esprit les limitations tant des instruments que des instrumentistes. Dans la demi-douzaine laissée par Mozart, le violon obtient sans doute une plus grande part de la conduite mélodique et le violoncelle un début d'indépendance. Mais c'est sous l'égide de Beethoven que les trois instruments deviennent des partenaires égaux, la musique prenant une ampleur formelle et expressive inédite, jusqu'à l'addition d'un quatrième mouvement, un scherzo ou un menuet, intercalé entre le mouvement lent central et le finale. Le trio pour piano acquit ainsi une stature comparable au quatuor à cordes et l'opus 1 de Beethoven représente dans l'histoire du genre un saut qualitatif aussi important que les six Quatuors dédiés à Haydn de Mozart pour le quatuor. Plus encore, en faisant inscrire "opus 1" sur la page titre de ces trois trios publiés en 1795, Beethoven, à 25 ans, signifiait par là qu'il les considérait comme les premières manifestations abouties d'une manière personnelle ayant transcendé les influences. Leur nouveauté semble d'ailleurs avoir frappé les auditeurs qui assistèrent à leur création chez le Prince Lichnowsky. "La plupart des artistes et des amateurs de Vienne avaient été invités", raconte Franz Ries, un ami du compositeur, "et particulièrement Haydn, sur le jugement duquel tout se réglait. Les trios furent joués et firent sur-le-champ une impression extraordinaire. Haydn lui-même en dit beaucoup de bien."

Le premier trio, en mi bémol majeur, annonce d'entrée de jeu les nouvelles couleurs en faisant dialoguer les trois instruments à part égale sur le premier thème tout en staccati de l'"Allegro" d'ouverture d'abord exposé au piano. Dans le second thème, legato et lyrique, violon et violoncelle déroulent langoureusement deux voix encore une fois égales, mais en un contrepoint qui donne au premier énoncé le caractère d'un hymne. Suit une coda fondée sur une gamme ascendante qui prendra une importance inattendue dans le développement.

L'"Adagio cantabile" en la bémol majeur présente d'abord son chant harmonisé au piano seul avant de le céder aux deux cordes qui l'emportent alors dans un lacis au lyrisme exacerbé, aux modulations en mineur de plus en plus sombres, jusqu'à une soudaine et lumineuse pause en do majeur, parcours tout aussi insolite que sera celui du mouvement lent de la Cinquième Symphonie 10 ans plus tard.

Dans le "Scherzo", que déjà Beethoven préfère au menuet traditionnel, le thème enjoué et espiègle est partagé en deux sections entre les cordes d'abord et le piano ensuite, alors que dans le trio central, le piano égrène la mélodie au-dessus d'accords soutenus par les deux cordes. Enfin, dans le "Presto" final, c'est au tour du piano d'exposer le début d'un premier thème fait de sauts de dixièmes interrogatifs, alors que violon et violoncelle donnent de concert la réponse. Le second thème, d'un même caractère amusé, oppose cependant aux motifs ascendants du premier thème, un arpège et une gamme descendants, repris à tour de rôle par le violon, le violoncelle et le piano, avant que ce dernier ne les métamorphose en glissades chromatiques mystérieuses.

Alors que le premier trio résonne encore des galanteries classiques à la Haydn, le troisième, par sa tonalité de do mineur et par le traitement des premier et dernier mouvements, est d'une tout autre portée dramatique. Il annonce les œuvres de maturité de même tonalité où s'expriment, comme dans la Cinquième Symphonie, l'angoisse existentielle et la volonté de résister face aux affres du destin. Dès l'"Allegro con brio" d'ouverture, un tourbillon emporte le premier thème, signe avant-coureur de la tempête qui éclatera dans le "Prestissimo" final.

L'"Andante cantabile" en mi bémol majeur, avec son thème d'une souveraine sérénité et ses cinq variations élégiaques, s'inscrit entre eux comme un moment d'accalmie olympienne. Et, après un "Menuet quasi allegro", dernier clin d'œil à l'heureuse insouciance du style galant, le "Finale prestissimo" reprend alors le tourbillon du premier mouvement en le décuplant dans un martèlement d'accords préfigurant l'ouverture tumultueuse de la célèbre sonate pour piano dite Waldstein (op. 53). En regard des deux premiers, ce dernier trio de l'opus 1 est si stupéfiant que, selon Ries, lors de la première, Haydn "conseilla à Beethoven de ne pas le publier. Cela étonna beaucoup Beethoven, car il regardait ce trio comme le meilleur des trois; c'est ainsi également qu'on le regarde encore aujourd'hui le plus souvent; c'est celui qui produit le plus d'effet." La remarque de Haydn froissa Beethoven. Mais, comme Haydn devait le confier plus tard à Ries, ce n'est pas qu'il trouvait ce troisième trio moins bon, mais trop difficile pour les musiciens amateurs auxquels le genre s'était adressé jusque-là. Il avoua candidement son erreur en ajoutant qu' "il n'aurait jamais cru que ce trio serait si vite et si facilement compris, et si favorablement accueilli du public".

© Guy Marchand, Octobre 2002, pour Traçantes, service de rédaction et de traduction de la Société québécoise de recherche en musique.