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Le voleur quantique - Hannu Rajaniemi - Babelio

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Mine de rien, un premier roman épatant qui présente un potentiel immense ! Autant ne pas y aller par quatre chemins : le Jean le Flambeur du Finlandais Hannu Rajaniemi est le pendant SF du très Fantasy Locke Lamora de l'Américain Scott Lynch qui transpose ici les personnages des nombreuses vies d'Arsène Lupin dans un univers entre "Gunm", "Matrix", et "Total Recall"... Tout un programme n'est-ce pas ?
Oui comment ne pas identifier Jean le Flambeur ? Il est passé par la prison de la Santé, il a pour livre de chevet " Le Bouchon de cristal", il se présente sous les pseudonymes successifs de Paul Sernine et de Raoul d'Andrésy, il se retrouve piégé entre les investigations d'Isidore Bautrelet et les ordres de mission de Joséphine Pellegrini…^^
Et outre Maurice Leblanc évidemment, on fait des clins d'oeil à Victor Hugo, Charles Perrault et Marcel Proust (très francophile finalement cet auteur finlandais ^^), mais aussi à des auteurs aussi variés que Nicolas Gogol, Arthur Conan Doyle, H.G. Wells, et H.P. Lovecraft. Et je suis persuadé que l'ombre de Zelazny place un peu au-dessus de tout ça tant " Le Voleur quantique" semble être un lointain parent cyberpunk du très science-fantasy "Maître des ombres". En effet, dans les deux oeuvres on évoque le Feu de Prométhée, la Boîte de Pandore, la dualité réel / virtuel, et la philosophie existentialiste.
De manière plus générale, on retrouve chez les 2 auteurs le héros cynique et individualiste qui se révèle en fait un véritable humaniste, alors si on rajoute les clans zokus qui ressemble à la version geek des Cours du Chaos des "Princes d'Ambre"…
Arrivé à ce stade, je vais déroger à la règle et ne saurais trop vous conseiller, pour des raisons de confort visuel sinon de lisibilité, de basculer vers le lien ci-dessous :
http://www.chemins-khatovar.com/forum/viewtopic.php?f=13&t=6645&p=60959#p60959

Mais commençons par les choses qui fâchent sacrément, car l'auteur à mon sens brillant, est victime du syndrome du premier roman : on met tout dès le départ, quitte à tomber dans la profusion et la confusion, par peur que le premier roman soit le seul à se voir édité. Et en ne faisant peut-être pas suffisamment confiance à son intrigue et à ses personnages, il se sent obligé de compenser en les noyant sous un déluge de concepts space-op, cyberpunk et hard science peu ou pas expliqués, ce qui rend la lecture assez pour ne pas dire très compliquée. Car ce qui est évident pour l'auteur ne l'est pas pour nous autres simples lecteurs. le traducteur Claude Mamier n'a pas du chômé... Bref, trop de concepts trop peu expliqués en trop peu de pages alors que quand ils s'en donnent la peine, ils sont parfaitement assimilables.
Les objets quantiques sont légions, et on n'explique jamais à quoi ils servent :
points q, réseaux de points q, voiles q, bulle q, araignée q, torpille q, combinaison q, cordon q, téléportation q, pierre q, lame q, tissu q, sonde q, sphère q, montre q…
Et on balance à toutes les pages ou presque des :
des liens neutrinos, des calculateurs protéomiques, des computronium haute densité, des moravecs haute fidélité, des cerveaux diamants, des convoyeurs de soleil, des bâtiments en matière intelligente, des vaisseaux en corail-saphir, des taxis-araignées, des spimescopes, des bagues d'intrication, des liens qupt, des scans/balises WIMP, des lifecasts, des autoroutes gravitationnelles, des assembleurs picothech…
Les aficionados de hard science seront ravis avec :
les virus à algorithme génétique, les états GPR, les pièges à ions, les entités synthbios, la stéganographie mentale, les mésoparticules, les antiprotons, les baryons exotiques, les rayons gamma ou les condensats de Bose-Einstein…
Ah ça les scènes sont vraiment très cool et très fun, mais attention aux :
nanomissiles, pistolames, autismes de bataille, brouillards de combat, brumes utilitaires, plasmas quark-gluon, canons sobornost, bombes strangelet, mèmes militarisés…
Fort heureusement, les concepts clés de l'exomémoire, de la comémoire et de la gevulot des citoyens martiens sont traités à meilleure enseigne (voir plus loin).
Je n'ai moi même pas compris grand-chose aux premiers chapitres. Lol. Mais j'ai vraiment bien fait de m'accrocher contre vents et marées, quitte à aller faire un petit tour sur la Toile et à jeter un coup d'oeil sur les excellentes pages consacrées à ce cycle résolument fun. Je préfère avertir les futurs lecteurs : n'hésitez pas à consulter le dramatis personnae et le glossaire composés par les fans de l'auteur sur le wikipédia anglophone (c'est du beau boulot, bravo les gars, ce n'est pas en France qu'on verrait ça !).
http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_characters_in_the_Jean_le_Flambeur_series#The_flower_thief
http://www.karangill.com/glossary-of-terms-in- the-quantum-thief--jean-le-flambeur.html

Voici pour le background :
Après l'Effondrement de la Terre (jamais explicité), la Guerre du Protocole (jamais explicitée) a opposé le Sobornost (explicité à la fin du roman seulement !), un soviet suprême de 7 superhakers staliniens à la tête de milliards de copies d'eux-mêmes, aux Zokus (mal explicités), des libertaires descendants des guildes de MMORPG qui militent pour le « fais ce qu'il te plaît ». La Pointe (concept jamais explicité) fut le point d'orgue de ce conflit avec la destruction/disparition de Jupiter, ligne de démarcation entre le système solaire intérieur dirigé d'une main de fer par les goubernias (concept jamais expliqué) et le système solaire extérieur plus ou moins libre. Depuis les agents du Sobornost et des Zokus s'affrontent partout et tout le temps. Dans le roman nous suivons un nouvel épisode de la lutte éternelle entre autoritaires et libertaires dans la cité mouvante martienne de l'Oubliette, refuge idéal pour tous les opposants à la Grand Cause Commune du Sobonorst... (qui consiste à conférer l'immortalité à l'humanité toute entière en l'unifiant dans la béatitude de l'esclavage numérique : c'est le fiodorovisme, un putain de concept jamais explicité).

Voici pour le cadre :
La grande guerre civile martienne a eu pour dommages collatéraux la prolifération des hordes phobois, qui obligent les populations de la planète rouge à être constamment en mouvement pour échapper à leurs prédateurs naturels. On ne m'enlèvera pas l'idée que ce concept de cité mouvante était présent dans "le Cycle de Mars" d' Edgar Rice Burroughs.
Que sont les phobois ?
Des millions de créatures infernales prennent le cratère d'assaut, toutes différentes mais regroupées au sein d'une masse compacte qui agit comme un seul organisme. Des essaims d'insectes transparents s'agglutinent en une monstrueuse version d'eux-mêmes ; des grappes de bulbes aux reflets chimiques forment un flot nauséeux ; des géants humanoïdes au corps vitreux exhibent des visages saisissants de réalisme : sans doute leurs ancêtres ont-ils compris qu'une apparence humaine faisait hésiter les Silencieux guerriers une fraction de seconde supplémentaire.
Les phobois sont des armes hybrides chair/synthbio qui se reproduisent à travers des milliards de générations virtuelles avant de modifier leur anatomie en conséquence.

L'Oubliette, une cité mouvante parmi d'autres, est dirigée par la démocratie participative de la Voix, expression directe de la majorité citoyenne, et dispose de trois spécialités : le vin, le chocolat et la cryptographie. Tous ses citoyens disposent d'une immortalité à éclipses grâce à l'éxomémoire et aux Résurrecteurs. La monnaie de référence est le Temps : on passe un certain temps en tant que travailleur en mode Silence pour pouvoir jouir d'un certain temps de loisir en mode Humain (ou plutôt post-humain en l'occurrence). Toute dénonciation du mode de vie occidental n'est par fortuite du tout... ^^
Qu'est-ce que l'éxomémoire ?
Voilà comment ça marche. L'exomémoire enregistre toutes les données transmises par l'Oubliette : l'environnement, les perceptions, les pensées, vraiment tout.
Grosso modo, l'exomémoire est un gigantesque disque dur externe qui fait office de backup pour l'esprit humain.
Qu'est-ce que le Silence ?
C'est difficile à expliquer. En fait c'est très brutal. Quand votre temps est écoulé, la transition est immédiate : les Résurrecteurs viennent chercher le corps, mais l'esprit est déjà ailleurs. On pourrait comparer cela à une attaque cérébrale. Tout à coup, le cerveau fonctionne différemment, dans un corps différent, avec des sens différents. Puis une fois le choc passé, on s'habitue, on se concentre à fond sur sa tâche, ce qui est finalement assez agréable. C'est juste une autre façon de penser. La parole est remplacée par une sorte de rêve éveillé que l'on partage à plusieurs. Sans oublier qu'en fonction du corps fourni, il y a une sensation de puissance qui peut vite devenir... exaltante.
Grosso modo, on cumul son de temps de travail en mode Robocop, sans sensation si sentiment, au service de la collectivité.
Il faut ensuite expliquer le concept de gevulot.
La gevulot gère en temps réel qui peut accéder à quoi. Ce n'est pas une autorisation binaire oui/non, mais une hiérarchie très complexe, un arbre décisionnel dont chaque branche est contrôlée par son noeud racine. Lorsque deux personnes se rencontrent, elles choisissent ce qu'elles vont partager, ce qu'elles peuvent savoir l'une de l'autre, et les souvenirs qu'elles garderont ensuite. […] Les Martiens ont même un organe pour ça. (Je me plaque deux doigts sur le crâne.) Un sens entièrement dédié à leur vie privée. Ils éprouvent ce qu'ils partagent, ce qui est privé et ce qui ne l'est pas. Il y a aussi ce qu'ils appellent la comémoire, le fait de partager des souvenirs avec quelqu'un en lui fournissant le bon code.
Grosso modo, il s'agit d'un pare-feu entre le cerveau et l'exomémoire, en sachant que citoyens et touristes de l'Oubliette sont tous hyperconnectés les uns aux autres. Pour résumer, vous gérer cotre existence comme un compte facebook. C'est à vous de décider les informations que vous voulez recevoir des autres et les informations qui vous voulez transmettre aux autres. Par exemple vous devenez un sans-visage si vous avez décidé de ne pas dévoiler votre apparence aux autres.
Du coup chaque individu est protégé par une arborescence de protections informatiques qui font de l'Oubliette le cauchemar du Sobornost... Mais il y a quelque chose de pourri au royaume de la protection de la vie privée : si un citoyen peut cacher sa vie privée à tout le monde, qu'est-ce qui empêcherait quelqu'un de cacher une vérité à tout un peuple ?
Matrix ? Vous avez dit Matrix ? Comme c'est Matrix ! ^^
L'histoire martienne officielle parle d'un tyran qui a quitté la Terre avec un milliard de gogols (encore un putain de concept jamais explicité... Il s'agit de cerceaux humains digitalisés et asservis afin de servir de super softwares) pour aller terraformer Mars, vaincu par une révolution prolétarienne à l'origine de l'Oubliette.
Tron ? Vous avez dit Tron ? Comme c'est Tron ! ^^ D'autant plus qu'il y a clairement un petit côté lutte des classes dans cette cité mouvante qui emprunte très largement à la France de la Belle Époque.
C'est là qu'interviennent les Tsadikkims, administrateurs système qui ressembleraient furieusement à une version cyberpunk des Watchmen s'ils ne constituaient par un bel hommage à un groupe de super-héros juifs méconnus : The Tsaddik of the Seven Wonders d' Isidore Haiblum.
Parmi eux, le couple de vigilantes formé par le mystérieux Gentleman et le jeune détective Isidore Beautrelet (oui, celui de " L'Aiguille creuse" ^^), qui lutte contre la prolifération des cambrioleurs de cerveaux.
Les Tsadikkims, dotés de super pouvoirs par les technologies zokues, agissent comme des super-héros dans leurs affrontements contre les pirates gogols, dotés de super pouvoirs par les technologies Sobornost, qui eux agissent comme des super-criminels. Mais dans l'ombre les cryptarchs manipulent les uns et les autres pour rester à la tête du royaume martien. Difficile de ne pas penser dans cette configuration à cette ordure de Trinidad/Quattro dans "Gunnm Last Order".

Voici pour l'histoire :
C'est dans ce royaume de la deuxième chance que débarquent Jean le Flambeur, un cyber-cambrioleur français fraîchement évadé du goulag du Sobornost sur Neptune, et Mieli, une cyber-guerrière finlandaise originaire du Nuage d'Oort (qui fait carrément office de version lesbienne de Gally, l'héroïne du manga cyberpunk référence de Yukito Kishiro : "Gunnm").
Ils doivent retrouver un mystérieux objet dissimulé dans l'Oubliette par une version précédente de Jean pour le compte de la mystérieuse mais toute puissante Joséphine Pellegrini (oui, celle du "Comte de Cagliostro" ^^). Car durant son incarcération Jean la Flambeur a oublié qui il était à force de combattre contre des millions de versions de lui-même. C'est là qu'on entre dans "Total Recall" et les thématiques de Philip K. Dick flirtant avec les théories solipsistes : on navigue constamment entre réel et virtuel. A plusieurs moments Jean le Flambeur se demande s'il est vraiment sorti de la prison de Dilemme ou si ce qu'il vit n'est qu'une nouvelle réalité virtuelle élaborée par ses geôliers... A plusieurs moments Jean le Flambeur se demande qui il est vraiment ? L'ami de Mieli, l'amant de Raymonde ou le jouet sexuel de Joséphine, un évadé ou un prisonnier, un voleur ou un assassin, un dictateur ou un révolutionnaire... Sommes-nous la sommes de nos souvenirs passés ou la sommes des actions que nous sommes capables d'entreprendre au jour d'aujourd'hui ?

De concepts pas expliqués en éléments mal explicités, les trucs foutraques pour ne pas dire incohérents (genre les interludes qui correspondent à 1 montre = 1 vertu = 1 palais de la mémoire = 1 vieille connaissance, et oh que ce soupçonne cette histoire de montres récipiendaire de souvenirs et de personnalité d'être un clin d'oeil au très british "Dr Who") finissent forcément par pointer le bout leur nez (et pour le coup, je n'ai pas envie de les pointer du doigt)
Mais faute de prendre son envol le grand final tient quand même ses promesses :
ATTENTION MEGA SPOILERS !
Sur fond d'apocalypse imminente, les forces des cryptarchs affrontent la révolution citoyenne des Tsaddikims tandis que Zokus et Sobornosts se font la malle. Deux couples bigarrés partent affronter le Roi de Mars en son Domaine pour remettre la cité mouvante en marche et ainsi éviter l'invasion des kaijus élaborés par les réplicateurs phobois : une fois de plus Jean le Flambeau s'affronte lui-même, Mieli joue les archanges de fureur et de rédemption et Isidore Beautrelet fait face à son plus grand défi en compagnie de Pixel la rebelle, véritable samouraï-ko posthumaine. Oui chez Hannu Rajaniemi, ce sont les hommes qui tergiversent et les femmes qui font parler l'épée ou la poudre !

Que nous réserve la suite (qui se passera sur Terre et qui pioche dans "Les Mille et une nuits" soit dit en passant) ?
D'un côté Jean le Flambeur paraît avoir été fabriqué dans le même moule que les héros zelazniens qui prennent les armes pour sauver l'humanité des connards se croyant définitivement au-dessus du commun des mortels (souhaitons qu'ils crèvent tous, et qu'ils soient ensuite bien accueillis en bas). D'un autre côté Jean le Flambeur mentionne Spartacus, Robin des Bois, Proudhon et Marx... ^^
On est au juste milieu de la hard science à la Ian McDonald et de la coolitude à la Roger Zelazny. Sans doute trop fun pour les amateurs de hard science, sans doute trop hard science pour les amateurs de coolitude, cet auteur, ce roman et ce cycle, pourtant géniaux quelque part, auront du mal à se faire une place parmi le public SFFF français assez restreint pour les raisons qui l'on sait…
Mais le résultat laisse rêveur : avec plus d'explications pour mieux développer l'intrigue, les personnages et l'univers, on tenait sans doute la nouvelle référence de la mouvance cyberpunk. Rien que cela ! Mieux l'équivalent d'un "Matrix" en livre !!! Alors si le cyberpunk fait partie de vos cames habituelles, le roman sinon le cycle pourraient s'avérer indispensables !
Je vous ai donné tous les éléments pour appréhender le roman, à vous d'y entrer et d'apprécier ou de ne pas apprécier… blink
Lien : http://www.chemins-khatovar...