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Les grands concertos pour violon

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Jusqu’à l’avènement du pianoforte, au 18e siècle, puis de sa forme achevée, le piano, quelques décennies plus tard, le violon était incontestablement l’instrument roi. Peu à peu détrôné durant la période classique (1770-1820) par le clavier dans l’écriture musicale (en nombre des partitions), le violon n’en est pas moins resté l’instrument noble par excellence. Un instrument difficile au service duquel les compositeurs ont, au fil du temps, exigé des exécutants toujours plus d’expression et de virtuosité pour atteindre des sommets au cours du 19e siècle...

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Il est toujours présomptueux de faire un choix dans le répertoire d’un instrument « majeur » comme le violon tant est grand le nombre des œuvres qui lui sont dédiées, en l’occurrence des milliers de concertos dont beaucoup dorment encore dans l’atmosphère feutrée des bibliothèques. Un choix d’autant plus difficile que les goûts différent considérablement d’une personne à l’autre ; d’autant plus difficile que les critères de qualité d’une œuvre sont par nature très subjectifs et varient selon la culture de chacun. Mais l’exercice, en dépit de ses limites et avec toute l’humilité qu’il requiert, n’en est que plus intéressant.

L’âge d’or du violon, en volume de production (que l’on me pardonne cette formulation mercantile !) a incontestablement été la période allant du baroque au préclassique (1680-1770). En quelques décennies, des centaines de compositeurs, principalement italiens, allemands et bohémiens, ont écrit pour cet instrument en alimentant, dès l’aube du 18e siècle, le répertoire naissant du concerto de soliste tandis que le concerto grosso était progressivement abandonné car moins spectaculaire. Une évolution incontestablement liée aux progrès dans le jeu des interprètes et surtout au nombre important de musiciens-compositeurs désireux de mettre publiquement en valeur à la fois leur maîtrise de l’instrument et leurs qualités d’écriture, ici pour négocier la publication de leurs œuvres, là pour tenter d’obtenir un poste de Konzertmeister (premier violon), voire de Kapellmeister (Maître de chapelle) dans une cour en vue, avec à la clé une rente annuelle et l’assurance de pouvoir vivre de son art.

Violonistes, les Italiens Arcangelo Corelli, Tomaso Albinoni, Antonio Vivaldi et Giuseppe Tartini l’étaient, de même que le Français Jean-Marie Leclair et les frères bohémiens František Benda et Jiří Antonín Benda ou leurs compatriotes Carl Stamitz et Josef Mysliveček, ce dernier connu pour sa grande virtuosité. Tous ceux-là, et de nombreux autres moins renommés, ont écrit pour leur instrument, souvent avec une très grande créativité comme en témoignent les différents recueils de concertos du Prete rosso (le prêtre roux) dont Il cimento dell’armonia e dell’invenzione, universellement connu pour 4 de ses 12 concertos : Les quatre saisons. Des concertos abusivement programmés sur la planète entière mais dont on prend toujours un immense plaisir à entendre les accents si brillamment descriptifs (printemps, été, automne, hiver).

Bien que principalement claveciniste et organiste, le grand Jean Sébastien Bach jouait également avec talent du violon, un instrument qu’il a su mettre en valeur dans de très nombreuses partitions, tant religieuses que profanes. Mais c’est évidemment dans ses concertos pour violon seul (la mineur, mi majeur*) et son concerto pour deux violons (ré mineur) qu’il a donné la pleine mesure de sa créativité, à tel point que ces œuvres, bien qu’encore empreintes de l’écriture du concerto grosso, sont toujours régulièrement interprétées en concert, pour le grand bonheur des amateurs de musique baroque.

Beethoven mal récompensé

Une chose est sûre : l’immense notoriété du grand Joseph Haydn ne repose pas sur ses quatre concertos pour violon, la faute en revenant peut-être au cousinage de ces œuvres, de facture très classique, avec les deux géniaux concertos pour violoncelle du compositeur allemand. Peu joués et peu enregistrés, les concertos pour violon écrits par le Kapellmeister Haydn pour le Konzertmeister Luigi Tomasini à la cour du prince Esterkázy, sont pourtant très séduisants. Il suffit, pour s’en convaincre, d’entendre le concerto pour violon en sol majeur.

Malgré l’indéniable qualité de ses concertos et symphonies concertantes, passons sur le cas du « Mozart noir », cet éclectique et ô combien étonnant Chevalier de Saint-Georges, à la fois violoniste, compositeur, cavalier, escrimeur et officier de la Garde Nationale, pour en venir au véritable Wolfgang Amadeus Mozart. Génial dans la plupart des domaines de composition qu’il a abordés, Mozart l’a également été dans l’écriture de ses 5 concertos pour violon, tous composés en 1775, probablement pour être interprétés par lui-même. Le 3e concerto et plus encore le 5e concerto sont incontestablement de purs chefs d’œuvre. Impossible de ne pas citer également la magnifique symphonie concertante pour violon et alto, antérieure aux concertos, et la... sérénade Haffner au sein de laquelle se cache, procédé très étonnant, un concerto pour violon (2e, 3e et 4e mouvements) qui ne dit pas son nom mais en possède les caractéristiques.

Tout le monde connait la prédilection de Ludwig van Beethoven pour le piano, instrument pour lequel il a écrit quelques-unes de ses plus belles partitions, à l’image du prodigieux concerto « l’Empereur ». Mais Beethoven tenait également à écrire un concerto pour violon. Après avoir composé 2 belles romances pour violon et orchestre en 1803 et 1805, il reprend en 1806 l’idée de ce concerto qu’il écrit en quelques jours seulement après en avoir mûri le contenu. Curieusement, cet incontournable chef d’œuvre n’est pas accueilli comme tel lors de sa création, un statut qu’il devra, quelques décennies plus tard, au grand violoniste Joseph Joachim. Depuis, le concerto pour violon de Beethoven figure, et c’est justice, parmi les œuvres préférées, tant des grands interprètes que des amateurs de musique classique. 

Compositeur, violoniste, chef d’orchestre et pédagogue, Louis (Ludwig) Spohr a été tout cela à la fois. On peut même ajouter inventeur car c’est lui, dit-on, qui a facilité la vie de générations de violonistes en créant la mentonnière, cet accessoire qui permet de caler l’instrument sur le menton. Créateur de talent, Spohr a gagné sa place parmi les grands serviteurs de son instrument de prédilection en composant en 1816 son 8e concerto pour violon in modo di cantate di scena. Peu connue du grand public, cette œuvre, écrite dans la filiation du style scénique de Mozart, possède de très grandes qualités qui lui ont, en revanche, assuré l’estime indéfectible des interprètes.

Pas de concerto pour violon chez Franz Schubert, mais on ne peut passer sous silence ses trois œuvres concertantes, modestes par la taille, mais grandes par le talent et le pouvoir de séduction : le Konzertstück, le Rondo et la Polonaise, souvent réunis sur les mêmes enregistrements, que ce soit sur vinyle ou sur CD.

Des deux concertos pour violon écrits par Félix Mendelssohn, c’est évidemment le second qui retient l’attention, sans que le premier, fort bien écrit, soit négligeable pour autant. Mais le célèbre opus 64 est une pure merveille dont le caractère exceptionnel n’a jamais été contesté par quiconque. Créé en 1844 par le violoniste et dédicataire de l’œuvre Ferdinand David, le concerto pour violon en mi mineur, dont Joachim fait l’un de ses favoris, présente deux particularités : d’une part, ses trois mouvements s’enchaînent de manière très naturelle ; d’autre part, ce n’est pas l’orchestre qui prend en charge l’introduction**, celle-ci étant confiée par Mendelssohn, dès la 2e mesure, au violon soliste ; débute alors une extraordinaire cantilène qui, à elle seule, justifie la renommée de ce concerto.

Niccolò Paganini fait partie de ces violonistes compositeurs qui ont écrit pour eux-mêmes, et on le comprend d’autant mieux que l’Italien reste l’un des plus grands virtuoses qu’ait connu la musique classique, avec un jeu qualifié par certains de « diabolique », par d’autres de « céleste », Schubert présentant même Paganini comme un « ange ». L’écriture de ses concertos, critiquée par certains esthètes particulièrement exigeants, n’en respecte pas moins les canons traditionnels du genre, même s’il est vrai qu’en quelques occasions l’orchestre est réduit à un rôle de faire-valoir. Mais les nombreuses interventions techniques et les spectaculaires ornementations du violon soliste n’altèrent en rien le très grand talent mélodique du compositeur. Le concerto pour violon n°2 « La Campanella » en est un parfait exemple.

Un concerto « contre » le violon !

Souvent invité parmi les grands dans les florilèges de ce genre, le compositeur allemand Max Bruch, ne peut pourtant prétendre rivaliser avec Beethoven, Mendelssohn ou Brahms en matière de musique concertante pour le violon. Plus encore que sa Fantaisie écossaise, son 1er concerto pour violon, largement remanié par le violoniste virtuose Joseph Joachim, est pourtant une œuvre pleine de charme et de qualités stylistiques, au point d’être encore régulièrement jouée de nos jours. Au delà de ses qualités propres, ce concerto est paré d’un autre mérite, et non des moindres : avoir inspiré à Johannes Brahms son propre concerto, l’une des partitions les plus brillantes jamais écrites pour le violon.

Sans l’amitié et les conseils de Joachim (encore lui), le Hongrois Johannes Brahms n’aurait peut-être jamais écrit son concerto, et le monde de la musique eût été amputé sans le savoir de l’une des œuvres majeures de son histoire. Écrit en 1878 dans la tonalité de ré majeur en hommage au concerto de Beethoven, le concerto pour violon de Brahms est tout à la fois un sommet du lyrisme romantique et une œuvre d’une extrême difficulté, à tel point qu’il fut qualifié par le chef d’orchestre Hans von Bülow de « concerto contre le violon » ! Cela ne l’empêcha pas de prendre rapidement sa place dans le « top ten », comme on dirait aujourd’hui, des concertos les plus joués. Normal : qui n’a jamais été subjugué par son final, un hommage appuyé de toute beauté à la musique tzigane ?

Contemporain du concerto de Brahms – il a également été créé en 1878 -, le concerto pour violon de Piotr Ilitch Tchaïkovski est également caractérisé par de longs chants lyriques et une très grande virtuosité qui lui valut d’être refusé dans un premier temps par le violoniste Leopold Auer. Créé en 1881 par Adolf Brodsky, ce concerto, après avoir connu des débuts difficiles, est devenu aujourd’hui l’un des plus populaires dans le monde de la musique. Nul doute que son omniprésence particulièrement émouvante dans le film Le Concert  de Radu Mihaileanu a contribué, et contribuera encore, à le faire connaître d’un nombre croissant d’amateurs. Ce concerto le mérite amplement tant sont superbes ses trois mouvements (allegro moderato, canzonetta : andante, finale : allegro vivacissimo).

Contemporain des deux précédents – une période décidément très riche ! –, le concerto pour violon d’Antonín Dvořák, créé en 1879, est lui aussi dédié au violoniste Joachim. Curieusement, cette œuvre majeure, digne des plus grands concertos du 19e siècle n’est pas aussi souvent interprétée que les concertos de Beethoven, Brahms ou Tchaïkovski. Un ostracisme étonnant tant cette œuvre, ô combien romantique malgré sa virtuosité, parle à l’âme et séduit aussi bien les mélomanes que les béotiens. Peut-être faut-il voir dans cette relative désaffection la concurrence du très réputé concerto pour violoncelle du même compositeur ? Une injustice, comme le démontre l’écoute de ce sommet de l’art du violon (allegro ma non troppo  ; adagio ma non troppo ; finale : allegro ma non troppo).

Seul Français à figurer dans ce panthéon de la musique concertante pour le violon, le compositeur Édouard Lalo doit sa notoriété à sa rencontre, en 1873, avec le violoniste virtuose Pablo de Sarasate qui le convainc d’écrire pour lui. Quelques mois après cette rencontre, le musicien espagnol crée sur la scène du Châtelet un concerto pour violon qui rencontre un très grand succès. Ce n’est toutefois pas à cette œuvre que Lalo doit sa renommée, mais à une sorte de symphonie concertante écrite dans les mois qui suivent : la Symphonie espagnole. Créée par Sarasate en 1875, cette composition hybride en 5 mouvements est, de l’allegro initial jusqu’au rondo final, un pur chef d’œuvre auquel l’intermezzo central, une superbe habanera, a donné son caractère espagnol. La Symphonie espagnole est l’une des partitions françaises les plus jouées dans le monde avec l’opéra Carmen de Georges Bizet.

Pablo de Sarasate ne s’est pas contenté d’inciter Lalo et quelques autres compositeurs à écrire pour lui. Habile compositeur lui-même, il a également écrit pour son propre compte dans l’air du temps, avec la volonté manifeste de mettre en valeur sa prodigieuse virtuosité. Pas de concerto pour violon dans son œuvre, mais deux partitions célèbres : la Fantaisie sur des thèmes de Carmen, et le très spectaculaire Zigeunerweisen (Airs bohémiens), l’une des œuvres pour le violon les plus appréciées, tant des connaisseurs que des profanes.

D’autres concertos pour violon, remarquables à des titres divers, ont été composés au cours des 19e et 20e siècles, que ce soit par Viotti, Bériot, Vieuxtemps, Britten, Sibelius, Prokofiev, Glazounov ou Berg. Mais, pour employer une métaphore sportive, malgré leurs indéniables qualités, ces concertos jouent en... 2e division. Encore qu’il s’agisse là d’un avis strictement personnel. Et comme il se doit en matière d’art et de goût, nul n’est obligé de le croire...

 

* Ici interprété dans une réduction pour violon et piano par Nazrin Rashidova, âgée de 8 ans !

** Mendelssohn avait été devancé par au moins deux compositeurs : Mozart dans son superbe concerto pour piano n°9 « Jeunehomme », et Beethoven dans son non moins admirable concerto pour piano n°4.

 

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